500 bovins et 1400 agneaux sont débités
dans la journée. Toutes les 20 secondes,
une carcasse de mouton passe devant un abatteur, toutes les minutes pour une vache


par Raphaël Girardot et Vincent Gaullier, les réalisateurs

Entrer

La tuerie se trouve au fond d’un site industriel moderne où travaillent plus de 1000 personnes. Quatre chaînes d’abattage alignées sur 500 m2, trois pour les bovins et une pour les moutons. À 5h45, pas un poil, pas une goutte de sang, pas un lambeau de chair, juste des ouvriers en train d’effectuer un étrange rituel. En rythme, ils moulinent les bras, plient les genoux, font tourner leur tête… Ce sont les 7 minutes de gymnastique obligatoire pour dérouiller les poignets, les coudes, les épaules, mais aussi les lombaires, les cervicales… Comme des boxeurs avant la lutte. À 6h la première bête est tuée et pendue par la patte, présentée ainsi la tête en bas aux ouvriers, perchés sur leur nacelle à 3 mètres au dessus du sol. La chaîne se met en route dans un bruit qui va aller croissant, au rythme répétitif. Toutes les 20 secondes, une carcasse de mouton passe devant un abatteur. Toutes les minutes pour une vache ou un taureau. A chaque fois le couteau ou la scie court le long de l’os, le contourne ou le coupe en deux. Les visages sont crispés, en sueur, la concentration est extrême pour bien faire le boulot et ne pas se blesser. Entre le bruit et les bouchons d’oreille, impossible de se parler. Et ainsi de suite, toute la journée, avec des pauses de 9 minutes toutes les trois heures. Devant cette réalité, il est illusoire d’essayer de penser aux bêtes, la souffrance des hommes crie plus fort.

Crier

Dans l’abattoir, ce lieu caché, fantasmé, honteux, les ouvriers sont comme abandonnés, à eux d’en gérer personnellement la portée symbolique. Tout reste enfoui, là, au fond de leur tête, de leur ventre. Dans le silence. Nous avons voulu nous frotter à la honte et à la gêne qui enveloppent les abattoirs et, au-delà, donner corps à celles et ceux qui tuent pour vivre et se tuent à la tâche pour survivre. 500 bovins et 1400 agneaux sont débités dans la journée. De 6h à 16h, 100 ouvriers font passer des bêtes du statut d’animaux vivants à celui de demi-carcasses. Et cela tous les jours, dans un éternel recommencement. L’abatteur subit cette pression sans y penser, refoulant le dégoût des premiers jours. Il agit « à la chaîne », prenant son geste comme technique et l’obligeant à faire abstraction de tout cela. Mais la viande, dans sa diversité de formes et de textures, ne fait que lui rappeler qu’il travaille sur du vivant. Et qu’il ne doit pas en parler à l’extérieur parce que ça fait fuir… Du coup, ils cachent le plus souvent leur métier à leurs amis, leurs familles. Disent travailler en boucherie. Ou dans une usine d’agroalimentaire. Pas en abattoir. Spirale infernale où la honte entraîne la honte. Critiqué et respecté, repoussant et rassurant, l’abattoir est une agora du monde ouvrier dans toute sa modernité. D’un côté, une direction qui cherche à garder la plus grande rentabilité en rendant le travail le moins dangereux possible… et le plus efficace. De l’autre, des ouvriers qui n’en peuvent plus des cadences, du Smic, du manque d’évolution et de cette politique managériale qui leur met la pression... Et ils nous racontent les accidents du travail à répétition, les incapacités temporaires et même les invalidités qui débouchent sur des licenciements, la retraite qui arrive trop tard pour en profiter, la difficulté à évoquer leur métier à l’extérieur… Ils nous parlent aussi technique, maîtrise du geste pour ne pas abîmer la viande, aiguisage des couteaux pour moins se fatiguer... et ce sang à nettoyer. Ce que nous avons surtout voulu, c’est donner aux abatteurs la place d’être écoutés et d’être regardés. En leur donnant la parole et en restituant leurs gestes, leur noblesse éclate et on peut entendre la tragédie de leur histoire, la fierté de leur savoir-faire, leur puissance autant que leur fragilité. Avec eux, nous proposons un éclairage sur l’état général du travail en France et en particulier sur ces ouvriers cachés.

Filmer

Après trois ans de recherche et d’attente pour se faire accepter par le directeur d’un abattoir industriel, nous avons obtenu ce que tout le monde disait utopique : filmer librement dans un hall d’abattage pendant un an. Nous avons récupéré nos tenues réglementaires, les mêmes que celles des ouvriers, nos casiers de vestiaire et nos badges et nous avons choisi nos jours de tournage. Arrivés sur place, nous avons pu filmer la fatigue des vestiaires comme la houle des réunions mais surtout nous avons pu circuler dans le hall, de poste en poste, à partir du moment où nous respections les consignes de sécurité et d’hygiène. Pendant ces 12 mois, nous avons forcément perdu un peu d’audition, malgré nos protections, vu plus de sang que depuis notre naissance, ressenti l’odeur de la mort comme jamais et éprouvé de la peur régulièrement mais nous avons toujours été poussés par la puissance des abatteurs et la force de leurs attentes vis-à-vis du film et des répercutions qu’il aurait sur le « monde extérieur », ignorant de ce qui se joue derrière les murs d’un hall d’abattage. Filmer en abattoir représentait une vraie gageure pour nous : comment éviter que la violence de la mort ne vienne aveugler le spectateur ? Comment filmer ce lieu, pour que le spectateur regarde l’homme, et non pas la bête ? Comment filmer la dureté de la tâche, la fatigue sans avoir le regard happé par cette patte tranchée ou par cette carcasse découpée en deux ? Les ouvriers nous l’ont dit eux-mêmes dès le premier jour : « C’est impossible de filmer ici, trop de sang, trop de bruit. » Notre premier travail a été de créer une progression pour offrir la possibilité de ressentir sans rejet. Il ne suffisait pas de partir des postes moins sanglants pour finir à la découpe de la tête mais bien de rester sensible à ce que la séquence nous renvoyait. Ce qui est donné à voir, à entendre et à comprendre à la fin du film ne pouvait pas être accepté avant. Les images ne sont pas édulcorées mais elles sont patiemment cadrées. Nous sommes montés sur les nacelles pour nous coller à ces visages et à ces corps, nous rapprocher de leur position, ne plus les voir comme des objets de notre dégoût mais comme des sujets de notre colère. Nous leur avons donné la parole sur leur poste de travail pour que l’humain passe audessus du bruit de la chaîne. En entendant leurs ressentis, leurs souffrances et leur recherche du travail bien fait, nous reconnaissons nos attentes de la vie. Enfin, nous sommes restés dans l’usine, n’offrant comme soupape à la cadence infernale de la chaîne que les 3 minutes des salles de pause ou les 5 minutes des réunions managériales. Et alors retrouver régulièrement leurs regards tendus, leurs épaules douloureuses, leurs dents serrées raconter la violence de ce lieu et de notre société

Montrer

À l’abattoir, il n’y a pas que les animaux qui sont à l’abattage. Sur cette chaîne, les ouvriers sont face à eux mêmes. Ils se coupent, se dépècent, se mettent en morceaux... Ce sont eux qui son sur les crochets. Car la chaîne casse, découpe, tue les hommes. Quel meilleur endroit que l’abattoir -comme métaphore visible dans chaque plan- pour rendre compte de l’aliénation de la chaîne. En parler ici a de l’intérêt car il continue à révéler les raisons qui nous ont poussés à réaliser ce film.Les premières projections ont été pour les ouvriers du hall et leur famille. « Dire que dans le film, on n’en peut plus au bout d’une heure trente alors que nous, on tient huit heures tous les jours. » Certains l’ont même jugé en deçà de la réalité : « En vrai c’est pire. Mais bon c’est déjà osé d’avoir fait ça. » Et d’autres d’ajouter : « Maintenant faut montrer ça à tous ces gens qui ne veulent pas savoir ce qu’ils mangent... » « Et aux patrons, ils comprendraient ce que c’est un travail pénible. » Certains enfants étaient là, découvrant le travail de leurs parents, bouche bée. Des femmes aussi regardaient avec intérêt ce lieu dont ils ne parlent pas à la maison : « Ça ne m’étonne pas que tu sois si nerveux et épuisé quand tu rentres. » Au patron du hall de Vitré, nous l’avons montré aussi. Cela faisait même partie de la convention. L’accueil fut tout autre. « C’est votre vision d’artiste, vous avez le droit mais je la trouve très négative. C’est tellement moins dur qu’avant. Je suis sûr qu’il y a des gens très heureux à l’abattoir. Des gens qui s’épanouissent. » Notre vision est tellement négative que le film a été interdit de projection à Vitré. Nous avons dû trouver une salle à 10 kms pour les ouvriers. Et bien sûr, le patron n’est pas venu, laissant le gouffre s’installer entre son fantasme et le ressenti des ouvriers, espérant le silence se réinstaller. Ce qu’il en a dit à ses ouvriers ? : « Le patron ? Que c’était un film de merde. Normal, il descend plus jamais voir dans le hall. Il croit quoi ? ».

Les réalisateurs

Précédentes co-réalisations

LE LAIT SUR LE FEU - 90’ - Iskra et France 3 - 2007
Prix du public au Festival de Nanney, Prix Festival et Prix du Jury au Festival Caméra des champs, Mention spéciale du Grand jury au Festival du film éducatif d’Evreux 2007. Escales Documentaires de la Rochelle, Festival de Douarnenez, au Festival du Film Francophone de Namur, aux Rencontres de Millionnec, au Festival du Nouveau Cinéma de Montréal.

ATOMES SWEET HOME - 52’ - Ex-Nihilo - 2015
Diffusion France  5 - Pariscience

LA RUÉE VERS L’EST - 52’ - La Luna production - 2010
Traces de Vies, Résistance, Arrimage

TOUS FOUS - 52’ - Ex-Nihilo, Aunes Production et France 5 - 2003
Diffusion France  5 et TV5 - Festival À nous de voir Oullins
Saigneurs
DISTRIBUTION ISKRA
01 41 24 02 20 / Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. http://www.iskra.fr
PRESSE : STANISLAS BAUDRY
06 16 76 00 96 / Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

PROGRAMMATION : JEAN-JACQUES RUE
06 16 55 28 57 / Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

CONTACT SYNDICATS ET ASSOCIATIONS :
PHILIPPE HAGUÉ 06 07 78 25 71 / Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.